Tchad : Dans la tourmente des rapports « accablants »

– Deuhb Emmanuel Zyzou, 10 juillet 2017.

La communauté internationale qui a toujours su soutenir, que ce soit publiquement le régime de Déby et ou ferme les yeux sur les exactions des droits humains commises dans ce pays de l’Afrique Centrale montre ces derniers temps à la surprise de tout un ressentiment contraire à ses habitudes…

Les problèmes des tchadiens ne peuvent être résolus que par les tchadiens, certes. Mais à quoi servent des partenariats qu’un pays noue avec les institutions internationales ? A quoi servent des traités et conventions signés avec ces institutions ? Ça fait très longtemps que les tchadiens dans leur majorité sont victime de l’indifférence de la communauté dite internationale sur les violations des droits humains les plus élémentaires. Des élections grossièrement truquées passent sous silence. Des arrestations des journalistes et acteurs de la société civile n’en sont pas du reste.

Les mois de fin mai et juin 2017 ont été trop troublants pour le régime de Déby par des rapports « accablants » des institutions internationales. Mais que se passe-t-il aujourd’hui ? Pourquoi seulement maintenant qu’on « s’acharne » sur Idriss Déby, le roi du Sahel ?

Le rapport sur les exactions en RCA…

Premièrement, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (HCDH), dans un rapport exclusif du projet Mapping de 490 pages a dressé un bilan des exactions commises en République Centrafricaine (RCA) allant de 2003 à 2015. Ces exactions sont dites graves selon le rapport qui indexe les militaires tchadiens en mission sur le sol centrafricain. Il faut rappeler que le Tchad qui, depuis l’ère de l’ancien président centrafricain Ange Felix Patassé est d’une manière ou d’une autre au cœur des évènements de son voisin de la RCA. La présence des soldats tchadiens perdure dans ce pays. Et donc, les militaires tchadiens qui se sentent en terrain conquis brillent par leur insubordination. Des désordres se multiplient au vue et au su de tout le monde. C’est ainsi que la commission de droit de l’homme de l’ONU a ouvert son enquête et suis les évènements afin de situer les responsabilités de chacun. A N’Djamena, ce rapport dit « accablant » vise à discréditer le Tchad. Le Haut-Commissariat des Nations Unies fait l’objet d’une avalanche des lettres, des communiqués du gouvernement et des mouvements pro-Déby à l’encontre des Nations Unies. Le Tchad répondra de ses responsabilités devant la cour spéciale créée à cette occasion afin de respecter les droits humains. Pour le ministre tchadien de justice, garde des sceaux chargé des droits humains Ahmat Mahamat Hassan : « Le contenu de ce rapport est particulièrement grave pour les autorités tchadiennes et nous réfutons totalement. » Même son de cloche auprès de madame le ministre de la communication, porte-parole du gouvernement Madeleine Alingué.

Cependant, le président tchadien, connu par sa colère aiguë lorsqu’il s’agit de toucher à son armée accuse l’actuel président centrafricain Touadéra et la France de ne pas faire d’effort pour empêcher la sortie de ce rapport, truffé de mensonges. La France qui a toujours soutenue Déby, comment a-t-elle pu faire cette erreur ? Si erreur il y’a, justement. L’on se demande si la France n’est-elle pas entrain de lâcher son poulain ? Dans une récente interview accordée aux média français dans son palais à N’Djamena, Idriss Déby monte aux créneaux et menace même de retirer les soldats tchadiens de ses pays voisins et du Mali qui aujourd’hui sont les tout-puissants de lutte contre le terrorisme. Pour lui, cette lutte coûte trop chère au Tchad. Idriss Déby en bon rancunier veut faire payer chère à la communauté internationale et à son allier de toujours qu’est la France. Le président tchadien avait même à cette occasion lancé une confidence :

« C’est la France qui m’a maintenue au pouvoir, en 2006 je voudrai partir après mon second mandat. C’est elle qui avait fait modifier la constitution. On m’avait envoyé un constitutionaliste que j’ai même oublié son nom pour faire le travail de mon maintien au pouvoir. Je n’ai jamais voulu m’accrocher au pouvoir.» (interview RFI, 25 juin 2017)

Enquête sur les biens immobiliers au Canada…

Le fameux rapport sur les exactions des droits humains en RCA commises par les soldats tchadiens vient tomber à pic avec une enquête d’un bureau canadien d’investigation qui publie les faramineuses sommes investies par la famille du couple présidentiel sur les biens immobiliers au Canada. La famille du couple présidentiel détient la Société des Hydrocarbure au Tchad (une entreprise de l’Etat) et elle en fait une entreprise familiale. C’est ainsi que l’argent du pétrole serait destiné aux individus, qui gaspillent à leurs tours comme bon il leur semble. Cette enquête déchaine la chronique sur les réseaux sociaux au Tchad. En cette période de crise financière où le Tchad court derrière les investisseurs, il n’y a pas une réponse claire sur cette enquête, c’est toujours aux ministres chargés de faire du « sale boulot » Ahmat Mahamat Hassan de la Justice et sa collègue de la communication Madeleine Alingué qui peinent à répondre aux questions des médias. Entretemps, les tchadiens  croupissent sous le poids de la misère.

Rapport Swissaid : « Tchad S.A : un clan corrompu… »

Dans la même lancée des revenus pétroliers qui profitent à un seul clan, l’ONG suisse Swissaid a publié un rapport intitulé : « Tchad S.A : un clan corrompu, les milliards de Glencore et la responsabilité de la Suisse ». Dans un passé récent, le Tchad vit de ses mamelles les plus importantes qui sont l’agriculture et l’élevage. Les tchadiens dans leur généralité mangent à leur faim, si l’on peut  se permettre le terme. Le savoir dit-on est une arme puissante contre quiconque. Combien de tchadiens connaissent les chiffres faramineux que génèrent les ressources naturelles de leurs sous-sol ?  La réponse est simple : peu ou peut-être pas. Le pétrole tchadien qui avait suscité tant d’espoir n’est rien d’autre qu’une malédiction. Malédiction parce qu’il ne profite pas aux tchadiens, mais à un seul clan, celui de Déby. « Le clan corrompu du président Idriss Déby Itno qui gouverne depuis 26 ans a même transformé le pays en une sorte de S.A familiale. Népotisme, malversations et corruption sont partout – en particulier dans le secteur pétrolier. » Disait le rapport dans son préambule. Et pour compléter l’enquête du bureau d’investigation sur les fonds du pétrole investit au Canada, le rapport de Swissaid poursuit :

« Pas de transparence dans le pétrole : La transparence constitue le meilleur moyen de lutter contre ce fléau. Ces dernières années, les informations sur les flux financiers dans le secteur pétrolier tchadien se font ainsi plus nombreuses. Cette étude montre toutefois qu‘il est extrêmement difficile de débroussailler la jungle des chiffres, les Informations sont inconséquentes et contradictoires, et le système de reporting souffre de grandes lacunes en matière de transparence. Cela concerne en premier lieu le commerce de pétrole brut qui est selon différentes sources contrôlé par la Société des Hydrocarbures du Tchad (SHT) qui appartient à l‘Etat. La vente de ce « pétrole d‘Etat » génère environ deux tiers des revenus pétroliers du pays. La SHT est une boîte noire, bien qu‘elle joue un rôle essentiel pour le Tchad. Elle ne publie – en violation des lois tchadiennes – ni bilan annuel ni résultats financiers, n‘est soumise à aucun audit financier externe et régulièrement mise en relation avec des faits de corruption, de malversations et de transactions douteuses. La volonté des autorités tchadiennes de réformer le secteur pétrolier et surtout la SHT semble faible – la multiplicité et l‘étroitesse des relations de son personnel avec le large réseau que constitue la famille du président l‘expliquent sans doute en bonne partie.»

Ce rapport introduit comme suit :

« 10 octobre 2003, Doba, Tchad. Les présidents du Soudan, de Centrafrique, de la République du Congo et du Cameroun se sont rendus dans le Sud du Tchad pour faire la fête avec leur collègue Idriss Déby Itno. Ils ont inauguré ensemble l’oléoduc qui doit acheminer le pétrole brut du Tchad jusqu’à la côte camerounaise. Il n’était question que d’avenir doré, de progrès et de bien-être. Déby a déclaré  : «  Le pétrole tchadien apportera la paix au Tchad, la paix avec nos voisins, avec le reste de l’Afrique, le reste du monde. »

Passons rapidement au 13 décembre 2016 à N’Djamena, la capitale du Tchad.

Des centaines de personnes défilent dans les rues avec des sifflets. Les protestations « Ça doit changer  » critiquent les mesures d’austérité du gouvernement Déby, la suppression de dépenses pour la formation, les baisses de salaires des fonctionnaires qui ont fait grève pendant des mois et paralysé la vie publique. Mais rien ne change. En février 2017, le président annonce l’ajournement sine die des élections législatives – par manque d’argent. Déby dit : «  En période de vaches maigres, on ne peut rien faire. » Que s’est-il passé ? Cette étude montre comment ces 14 dernières années, le Tchad est passé d’un Etat avec un « avenir doré » à un cas d’école de la fuite des ressources dans lequel la plu- part des gens vont moins bien qu’avant le début de l’extraction pétrolière. Elle montre le rôle de Glencore, la transnationale zougoise des matières premières, et quelle est la responsabilité de la politique suisse. Elle montre aussi ce qui pourrait être fait pour changer de cap.

Aujourd’hui les tchadiens regrettent même l’exploitation de cette richesse, puisqu’elle ne les arrange aucunement. Comme à l’accoutumer, les voix du parti au pouvoir s’élèvent pour contester ce rapport. La question que l’on se demande, c’est est-ce que la communauté internationale est-elle en train de divorcer avec Idriss Déby Itno ?